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Florian Freyssenet
11 Jan 2022

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En 2012, le Royaume-Uni a fait ce que la France n'a pas encore osé faire. Il a interdit les commissions versées par les sociétés de gestion aux conseillers financiers. Du jour au lendemain, un modèle économique vieux de plusieurs décennies a été rendu illégal. Le secteur a prédit sa propre mort. Il ne s'est pas effondré. Il s'est restructuré.

Treize ans plus tard, la Retail Distribution Review est devenue le cas d'école mondial de la transition vers le conseil indépendant rémunéré par honoraires. Et ses enseignements sont d'une actualité brûlante pour l'écosystème CGP français, qui navigue depuis plusieurs années entre une pression réglementaire européenne croissante et une résistance culturelle au changement de modèle tarifaire.

Ce que la RDR a changé concrètement

La réforme repose sur trois piliers. Premier pilier : le conseiller facture directement son client. Honoraires fixes, pourcentage sur encours, forfait annuel. Les rétrocessions versées par les fonds disparaissent du modèle. La rémunération devient visible, négociée, assumée. Deuxième pilier : tout conseiller qui travaille sur une gamme limitée de produits doit l'indiquer explicitement à son client. La distinction entre conseil indépendant et distribution orientée devient une obligation de transparence, pas une nuance commerciale laissée à l'appréciation du praticien. Troisième pilier : les exigences de formation continue sont relevées. Exercer le métier demande davantage de qualification formelle et de mise à jour régulière des compétences.

L'impact immédiat a été brutal dans sa forme, mais prévisible dans sa logique. Le nombre de conseillers est passé d'environ 40 000 début 2011 à 31 000 début 2013. Une contraction de près de 25% en deux ans. Des petits cabinets ont fermé. D'autres ont fusionné pour atteindre une taille critique compatible avec le nouveau modèle économique. Les conseillers restants se sont repositionnés vers des clients disposant d'un patrimoine suffisant pour justifier des honoraires explicites.

Le revers de cette consolidation a été immédiat et documenté : un advice gap structurel. Une fraction significative de la population britannique s'est retrouvée sans accès à un conseil payant, soit parce qu'elle ne pouvait pas en assumer le coût, soit parce qu'elle refusait psychologiquement de payer pour un service qu'elle avait toujours perçu comme gratuit. Ce vide a accéléré le déplacement vers les plateformes numériques en self-service et les robo-advisors, un phénomène qui a redessiné durablement la structure du marché de l'épargne britannique.

Ce que la RDR a produit sur la durée

Les effets à moyen terme contredisent partiellement le récit catastrophiste qui avait accompagné l'entrée en vigueur de la réforme. Les études conduites par le BEUC et les sondages du CFA Institute convergent vers le même constat : la qualité du conseil délivré a progressé, et la confiance des clients effectivement conseillés a augmenté.

Le mécanisme est logique. Quand un conseiller est rémunéré par son client et non par les produits qu'il distribue, son intérêt économique direct s'aligne sur la satisfaction de ce client. La recommandation d'un produit moins performant mais plus rémunérateur disparaît du calcul. Les conflits d'intérêts structurels inhérents au modèle commission s'évaporent avec lui.

Un effet secondaire notable a été la baisse des frais embarqués dans les produits eux-mêmes. Les fonds n'ayant plus à financer des rétrocessions, leurs charges internes ont mécaniquement diminué dans de nombreux cas. Le client payait donc explicitement son conseil d'un côté, mais payait moins implicitement dans ses produits de l'autre. La transparence totale du coût global du conseil et de la gestion a produit une pression concurrentielle saine sur l'ensemble de la chaîne de valeur.

Ce que cela dit à l'écosystème CGP français

La France n'est pas le Royaume-Uni. La structure du marché, la culture patrimoniale, la densité du tissu de CGP indépendants, et l'architecture réglementaire AMF créent un contexte spécifique. Mais les dynamiques de fond que la RDR a révélées sont universelles.

La consolidation que le Royaume-Uni a traversée en deux ans sous contrainte réglementaire, la France la traverse en douceur sous pression économique. Les petits cabinets mono-opérateurs sans modèle tarifaire différencié sont structurellement fragilisés. La montée en gamme vers des clients patrimoniaux plus aisés est déjà en cours chez les cabinets les plus dynamiques. Et la question de l'advice gap, ce no man's land entre le conseil gratuit perçu comme tel et le conseil payant assumé, est une réalité française que peu de professionnels du secteur veulent nommer clairement.

Ce que l'expérience britannique démontre surtout, c'est que la transition vers les honoraires n'est pas une menace pour les bons conseillers. C'est un filtre. Les praticiens qui ont survécu à la RDR et prospéré dans son sillage sont ceux qui avaient déjà construit une relation client fondée sur la valeur délivrée plutôt que sur l'opacité tarifaire.

Le Royaume-Uni est toujours debout. Et ses meilleurs conseillers n'ont jamais été aussi bien positionnés. C'est peut-être la leçon la plus utile pour ceux qui redoutent ce que la prochaine vague réglementaire européenne pourrait imposer au marché français.